Le dernier-né des studios Disney surfe sur la vague de la parodie et fait fureur au box-office. Un succès inversement proportionnel aux biscoteaux du héros. Pas si plumé, le poulet!
Un petit poulet maigrelet, et qui plus est à lunettes, en sauveur de l’humanité? Qui l’eût cru! En tout cas, pas les habitants de Oak City, petite bourgade animalière de la cote ouest. Pour avoir un jour annoncé la fin du monde, croyant qu’un bout de ciel lui était tombé sur la tête, alors qu’il s’était juste pris un gland dans la figure, Chicken Little était devenu la risée de toute l’agglomération. Maladroit jusqu’au bout des plumes, cette demi-portion n’en rate d’ailleurs pas une. Et enchaîne les gaffes royalement, tel un jeu de dominos infernal.
Déshonorée, humiliée par cette grotesque méprise, la petite volaille ne voit plus que déception dans le regard de son père. Le coquissime Buck, ex-star de baseball, l’incite même à la jouer profil bas quelque temps, histoire de se faire oublier. Mais notre pauvre diable n’a pas dit son dernier mot. Il sera star de la batte ou ne sera pas. Et de retrousser ses plumes, décidé à prouver à son paternel qu’il le vaut bien, lui aussi. Mais quand enfin, au prix de durs efforts, notre coquelet retrouve un brin de dignité, un vrai morceau du ciel lui tombe sur la crête. Mais cette fois, qui voudra bien lui accorder créance?
Pour accompagner ce petit poulet dans ses aventures, l’équipe des studios Disney a mijoté une galerie de portraits des plus attrayante. Ne s’embarrassant pas des nuances et de la demi-mesure, le film livre un catalogue coloré et aux traits prononcés. A commencer par le personnage principal, sorte de Caliméro moderne, irrésistiblement pathétique. Il y a du Pierre Richard et du Woody Allen, dans cette demi-portion, qui mêle maladresse, gêne et dérision dans une même mimique. Quant à ses fidèles amis, Abby la vilaine petite cane ou Boulard le cochon aux problèmes de surpoids proportionnels à son amour inconditionnel pour le karaoké, ils suscitent également moqueries et autres méchancetés jouissives. Car il faut bien le dire, aucun personnage n’échappe au ton férocement gouailleur des scénaristes. Si les personnages sont franchement craquants, ils n’en confessent pas moins des mérites insoupçonnés en matière de ridicule.
C’est d’ailleurs le trait marquant de ce film, qui surfe tout entier sur la vague de la dérision et de la parodie. Critique d’une génération multimédia à laquelle il n’échappe nullement, le film ironise sur l’air du temps, où tout est voué à la fabrique du grand divertissement planétaire. Et d’enchaîner les références cathodiques d’une pop culture triomphante. Ici les personnages sont fans des Spice Girls, se déchaînent sur les tubes disco avec l’attirail du home karaoké, sont scotché à leurs téléphones portables et recherchent des solutions à leurs problèmes relationnels dans les magazines féminins. Quant aux politiciens, ils suivent aveuglément les prompteurs de conseillers en communication non moins stupides. Le summum? «People-isé» du jour au lendemain pour sa bourde apocalyptique, notre gentil poulet se retrouve «merchandisé» en jeu de société, film et autres jeux vidéos à son effigie. Une réalité, notre réalité, à peine exagérée…
On pourrait s’indigner de cette récupération sociologisante, qui parodie un système tout en en tirant profit. Pourtant Chicken Little amène une pique de dérision qui saura dérider les grincheux, même si on reste loin d’une œuvre subversive. En ces temps où la grippe aviaire fait frémir dans les basses-cours, cette petite volaille-ci amène un joyeux divertissement, dont la qualité tient essentiellement au ludisme déployé dans cette galerie de personnages hauts en couleur et au ton parodique, faussement crétin. Malheureusement, côté action, outre la sensibilité qui émane de l’enjeu de la fierté paternelle à reconquérir, Chicken Little joue la carte du minimalisme, le film se limitant à une grande vanne, quitte à en oublier l’intrigue. Conte moderne et parodique, Chicken Little est un pur objet de consommation, qui fait fureur aujourd’hui mais s’oubliera tout aussi vite. Ainsi vont les choses à l’ère du zapping.
Anne Sylvie Sprenger, paru dans le 24 Week-end du 1er décembre 2005