Quatrième long-métrage de ce réalisateur japonais de talent, Nobody Knows est tiré d'un fait divers sordide connu sous le nom de l'"affaire des quatre enfants abandonnés de Nishi-Sugamo", qui avait fait sensation en 1988 au Japon. Ce documentariste primé (Without Memory, prix du meilleur documentaire au Japon) tente de comprendre ce qui s'est passé dans la vie de ces quatre enfants de pères différents, âgés de 4 à 12 ans. Afin de mieux comprendre les raisons qui ont mené cette mère de famille célibataire à quitter ses enfants en bas âge, Kore-Eda commence son récit avec les derniers temps de leur vie commune. Puis il s’attelle à suivre les enfants durant toute l'année qu'ils passeront seuls, livrés à eux-mêmes, jusqu'à la mort de la benjamine, Yuki, pendant l'été.
S'inspirant de techniques propres au documentaire, sa démarche ne consiste pas à romancer ce qui s'est réellement passé, en brodant une histoire manichéenne autour de quelques bribes d'information, mais elle consiste à coller au plus près au monde dans lequel ces enfants ont pu évoluer. En suivant de sa caméra les jeunes comédiens pendant toute une année - en tant que scénariste, réalisateur, monteur et producteur -, Kore-Eda a opté pour un tournage continu et chronologique s'étalant de l'automne 2002 à l'été 2003. Il a ainsi pu saisir toutes les étapes, tous les changements aussi infimes soient-ils dans leur comportement, dans leur apparence physique et dans leur vie psychique. Il a pu capter leur mode de fonctionnement, leur dynamique de groupe, et surtout leur univers bien particulier dans lequel se mêlent autonomie et maturité. On traverse avec lui leurs jeux, leurs discussions et leur naïvetés tout enfantines.
Kore-Eda s'explique d’ailleurs sur ses intentions: "Ce fait divers a suscité en moi diverses questions. La vie de ces enfants ne pouvait pas être que négative. Il devait y avoir une richesse autre que matérielle, basée sur des moments de complicité, de joie, de tristesse et d'espoir. Je ne voulais donc pas montrer l'"enfer" vu de l'extérieur, mais la "richesse" de leur vie, vue de l'intérieur." Traitant ainsi ce fait divers à la manière d'un documentaire sans jamais tomber dans le sordide, il réussit avec brio à communiquer au spectateur son désir de comprendre, d'aller au-delà des faits relatés par la simple dépêche d'agence.
Ainsi, Keiko est présentée dès la première scène comme une mère éprouvant de l'amour pour ses enfants, comme tant; mais c'est aussi une femme un peu gamine, insouciante, aux attitudes adolescentes qui ne pense qu'à rechercher l'homme de sa vie, s'éprenant du premier venu. Un rôle ambigu et difficile pour cette jeune vedette de la télévision japonaise, You, qui réalise ici sa première expérience cinématographique. Dégageant quelque chose de profondément humain, il nous est difficile de la ranger dans la catégorie stricte des monstres, ce qui est beaucoup plus déstabilisant et plus subtil que de nous la présenter comme une Folcoche odieuse. Le réalisateur arrive ainsi à provoquer en nous cette envie de comprendre.
Avec la poésie propre à l'enfance et un sens de l'observation aiguisé, l'auteur réussit à capter des petits rien de la vie de tous les jours, des habitudes, des détails qui nous montrent discrètement la détérioration de la santé de ces enfants, très doués pour cacher leur existence au reste du monde. Le vernis sur les ongles de Kyoko qui s'en va de jour en jour, ou la croissance de leurs cheveux sont les seuls signes chronologiques permettant de nous rendre compte du temps qui passe. Malgré la gravité du sujet, tout est dans le détail apparemment insignifiant, dans la lente évolution vers le bas qui n'est perceptible qu'au compte-goutte, comme dans la vie. Il parvient ainsi à ne pas choquer brusquement, mais à émouvoir profondément en nous montrant des enfants au comportement plus adulte que leur mère, et qui ont su se débrouiller pour rester ensemble.
Virginie Pfeiffer , 23 janvier 2005
De Hirokazu Kore-Eda
Avec You, Yuya Yagira, Ayu Kitaura, Hiei Kimura, Momoko Shimizu, Hanae Kan