Le comédien aux origines maghrébines qui a toujours refusé les clichés sur la jeunesse immigrée embrase, sans bruit, ce conte aux effluves d’un ailleurs empreint de pudeur. Et s’impose sûrement dans le milieu du cinéma français.
Dans cet Atlas aux mille et une collines, dans ces paysages aux silences d’apesanteur que révèle Zaïna, un regard d’ébène perce la toile impressionniste de ce conte oriental au souffle inaccoutumé. Méconnaissable dans son habit de saharien, Sami Bouajila capte l’attention avec une prestance qui confine à une humanité apatride. S’il joue ici les pères en déshérence qui tente la réconciliation avec sa fille inconnue, c’est sur les terres de ses propres origines que le comédien revient, l’espace d’un tournage au cœur de l’Afrique Berbère.
Nouveau visage du cinéma français des dix dernières années, Sami Bouajila a le teint de l’immigration et le sourire de l’intégration réussie. Lui qui est arrivé dans un atelier-théâtre par ennui, est tout de suite séduit par cette possibilité de prise de parole. Et se donne alors comme mission de faire rayonner l’image de sa culture sur les pellicules de l’Hexagone. Par-delà les clichés primaires sur la jeunesse beur, par-delà les peintures moroses d’une génération désenchantée et paumée entre 2 cultures, le comédien traverse le cinéma français avec l’envie de gratter le vernis des stéréotypes faciles et d’enfourcher des rôles variés, qui l’emmènent vers des ailleurs parfois plus fragiles – comme lorsqu’il joue dans des films d’Art et d’essai–, mais surtout multiples.
S’il se forge une solide expérience sur les planches avec des classiques de Shakespeare ou Marivaux, au cinéma il privilégie le cinéma d’auteur aux grosses productions. Un souci d’exigence qui l’accompagne depuis ses débuts. C’est avec Bye Bye de Karim Dridi que le talent du comédien, entre force et douceur, éclate réellement. S’ensuit alors la ronde des rôles et des genres pour le Tunisien de souche qui défie le cinéma français, qu’il juge trop frileux, d’ignorer encore longtemps cette nouvelle génération de comédiens maghrébins, dont il se fait l’éclaireur.
Du thriller américain Couvre-feu, au road-movie gay (Drôle de Félix de Ducastel et Martineau), en passant par des emplois aussi éloignés du réfugié tunisien (La faute à Voltaire) au transsexuel enjoué (Change-moi de vie), Sami Bouajila n’a de cesse d’élargir son répertoire.
Avec Zaïna, cavalière de l’Atlas de Bourlem Guerdjou, il atteint une qualité de jeu époustouflante d’intériorité, à en couper le souffle d’intensité. Tout n’est que regards perçants et autres gestes hésitants, comme la translucide translation d’émotions tues par la pudeur. Dans cette fable sur l’apprivoisement entre un père et une fille, Sami Bouajila campe de son air faussement distant Mustapha, un nomade endurant et sec, comme la région dans lequel il vit. Un chef de tribu taciturne, à la détermination qui a tout du pur-sang, comme ces cheveux qu’il emmène pour un concours à Marrakech. Si le comédien refuse les raccourcis sur les problèmes identitaires de la jeunesse maghrébine, il nous emmène dans ce film à la découverte d’une culture authentique, loin des préjugés de la peur. Et donne le goût de l’altérité, dans un film intemporel, riche de sa différence. Comme le conteur d’un poème nébuleux et pourtant si prégnant.
Le film
Prix du Public au dernier Festival de Locarno, ce conte oriental est un véritable bijou intemporel. L’histoire de Zaïna, cette jeune fille qui, à la mort de sa mère, retrouve son vrai père pour se libérer du joug de son beau-père, est d’une rare intensité, qui rayonne bien au-delà des âges et des cultures. A travers quelques gestes hésitants ou regards insistants, les coeurs s’apprivoisent doucement, dans l’intimité des paysages désertiques de l’Atlas. Un vrai poème.
Anne-Sylvie Sprenger, paru dans le 24 Week-End du 22 décembre 2005
Photos © Francis Demange / Jean-Luc Luyssen / Raphaël Gaillarde / Gamma Presse