Coup d’envoi brutal pour ce roman autobiographique qui oscille, le croit-on, entre coups de gueule et nostalgie. «Après la mort de mes parents, j’ai rêvé d’eux pendant des années. C’était toujours le même rêve. Ils débarquaient. Quoi? Vous êtes vivants? Ma joie de les retrouver était brève. Aussitôt je m’affolais. Je m’étais accommodée de leur disparition.»
Clémence de Biéville nous raconte les souvenirs pressants et castrateurs ainsi que la nostalgie de ces êtres chers. Surgit surtout, au cours du récit, l’ambivalence de tous ces sentiments, toutes ces émotions qui se pressent à la porte de son cœur et de sa mémoire. L’absence qui transforme ou plutôt révèle les vrais sentiments.
Dans ce roman bref, qui claironnait dans les premières pages le manque de chagrin, l’absence de deuil - «Je pensais que le chagrin manque d’élégance et je voulais d’abord être élégante», nous sont en réalité contées les heures d’enfance avec un humour omniprésent, qui guette, l’ironie au coin des lèvres. Comme lorsqu’elle nous raconte la passion de son père pour ses aïeux dont il collectionne les tableaux, et pour la mort de façon générale - «les morts de papa n’avaient pas de sépulture. Il les gardait avec lui. Il avait tout conservé.»
Etrange famille que celle-ci où le père inscrit sa fille de 5 ans à la «Société Crématoire du Canton de Vaud », et où la mère vit comme dans une autre dimension, pleine d’histoires folles, merveilleusement étourdie: «Elle mettait les fleurs au frigidaire, sucrait le gigot, elle empoignait un balai pour se protéger de la pluie… » Si l’auteur pose un regard lucide sur sa jeunesse et décrit avec un style sec ses failles et ses bizarreries, le récit garde le goût sucré de la tarte à la rhubarbe faite maison. Comme la nostalgie d’un temps révolu que l’on n’avait pas su apprécier. Drôle et émouvant à la fois, L’Armée au fond du Jardin, pas si léger qu’il n’y paraît, réfléchit la question du deuil en une série d’instantanés fugaces, comme volés à la Grande Horloge, et témoigne d’une grande finesse dans le traitement de l’ambivalence des sentiments. Une belle réussite.
Anne-Sylvie Sprenger, 19 décembre 2004
De Clémence de Biéville
Ed. Grasset. 2004