Si l’on aborde ce roman, dans les premières pages, avec une certaine gêne, la retenue se dissipe rapidement. Il faut juste s’acclimater à ce récit, laisser le temps à cette langue espiègle de se frayer un chemin dans nos habitudes littéraires. Différente, exotique de par sa musicalité, cette langue chantante n’en est pas moins corrosive.
Relatant la dernière journée d’un étudiant haïtien lors de la révolte estudiantine de février 2004, Lyonel Trouillot décrit avec lucidité et tristesse la vie sur ce petit bout de terre déshérité, comme maudit des dieux. Dans ce récit haut en couleur, il donne chair à des personnages denses et sensibles, tout en dressant le portrait d’une Haïti fragmentée par le choc des classes mais aussi des cultures (journalistes, riches résidents américains…).
Accompagnent l’étudiant dans ce récit et parmi tant d’autres, son petit frère devenu un voyou méprisable; l’épicier qui se rappelle avec nostalgie les heures meilleures et danse seul dans son épicerie; cette riche Américaine qui par moment laisse apercevoir la jeune fille qu’elle était ou encore Ernestine Saint-Hilaire, sa mère aveugle retranchée dans la campagne et dont les préceptes le guident tout au long de la journée.
Mêlant poésie, acuité et profondeur, ce bref roman incandescent est un ouvrage humaniste qui a toute sa place sur les étagères des rayons d’histoire et géographie, tant il sonde avec conscience et sensibilité les différents visages de ce pays, au passé lourd et au présent, on le craint, tout aussi sombre. S’il évoque la misère matérielle, Lyonel Trouillot n’insiste aucunement dessus et se garde de tout apitoiement. Il a su garder une dignité dans la manière d’approcher ce récit qui le rend plus que séduisant.
Anne-Sylvie Sprenger, 24 janvier 2005
De Lyonel Trouillot
Ed. Actes Sud, août 2004