Un récit d’une beauté de l’ordre de l’inacceptable
Quand on pénètre dans le roman d’Eric Fottorino, on ne se doute pas du bouleversement profond dans lequel il va nous plonger. D’une écriture douce et lisse, le romancier tisse sa toile avec douceur, avant de nous ébranler.
Caresse de rouge se présente comme le récit intime et pudique d’un père «orphelin», parcourant le désert de l’absence, racontant au plus près la douleur inimaginable de la perte d’un enfant, et le temps qui s’arrête. Ancré dans la vie quotidienne, ce récit tisse un contact direct avec les blessures de l’absence et touche par son cinglant réalisme. Le narrateur traverse alors ses souvenirs, avec son fils, mais aussi avec la mère de son fils, comme on traverse un appartement abandonné après un drame. Sans colère ni rancune, le coeur lourd. Les premières séquences où il traverse l’appartement d’un de ses clients après un incendie sont pleinement annonciatrices du parfum de l’absence, du vide qui remplit tout le roman. Et de ce sentiment d’impuissance, cette crainte aussi de ne pas être à la hauteur. Sans en avoir l’air, l’auteur touche à des thèmes d’une force pénétrante. L’émotion suit notre lecture du début à la fin.
On est saisis par cette douceur qui se dégage de chaque ligne, qu’elle décrive les doutes ou la douleur. La passion du narrateur pour les ombres chinoises amène ce quelque chose de l’enfance qui rend le personnage attachant, et l’innocente de son trop-plein d’amour. De même que sa façon dérisoire de vouloir combler le vide laissé par une mère fuyante en se travestissant ne paraît jamais grotesque. Sous la plume douce et claire d’Eric Fottorino, quand le narrateur perd pied, on ne songerait même pas à s’en offusquer, tant cette réaction paraît naturelle.
Si l’amour suinte à chaque page, le suspense ne cesse de nous angoisser, de nous tourmenter, jusqu’à la chute incroyable, diablement déroutante. Incisive, la vérité éclate sans avertissement dans le dernier paragraphe et bouscule d’une coup notre regard sur les lignes précédentes. Dans tout le roman, de façon subtile, l’auteur pose la question de savoir jusqu’où peut-on aller par amour. Or au sacrifice, Eric Fottorino oppose à la toute fin le crime, avec une force insolente. Et c’est là toute la force de ce roman, cette vérité dérangeante qui tombe comme une guillotine et qui est d’une beauté inacceptable.
Eric Fottorino nous fait gravir avec une douce monstruosité la face angoissante du Mont Amour, avec une simplicité déconcertante dans l’écriture. C’est tout simplement brillant.
Anne-Sylvie Sprenger
D’Eric Fottorino, Ed. Gallimard. 140 p. 2004