Un roman noir au cynisme décapant
Premier roman de Pascal Morin, L’Eau du Bain est un bref récit désarçonnant qui ne manque pas de singularité. Abrupt, cruel, il nous taraude par la désinvolture de son héros, seul citadin de la famille, qui revient dans son village natal, non pour revoir les siens, mais pour jouir de la piscine toute neuve. «Car c’est fait, ils ont abdiqué, ils ont construit une piscine à la place du jardin du grand-père.» Mais la jouissance ne se goûte que dans la plénitude. Ici, il y a trop de monde, de regards, comme celui du père et grand-père, qui condamnent l’oisiveté de ceux qui veulent juste prendre du bon temps, en se dorant au soleil. Et tourne autour de ce monde purement masculin et partagé, la petite sœur, qui rôde dans les lignes de ce récit et répète inlassablement comme le chœur d’une tragédie grecque : «Il va y avoir du malheur.» Inquiétant présage.
Très rapidement, le récit bascule dans le roman noir, un complot fraternel où l’obsession pour ce carré d’eau vaut tous les motifs. De meurtre. S’ensuit une succession d’actes gratuits, dans lesquels les trois frères retrouvent la complicité et l’intimité des premiers temps de leur enfance. Cette cruauté gratuite et glauque prend en effet toute sa puissance incantatoire dans la connivence silencieuse entre les trois hommes. Comme une dimension intime qui se mêle au récit de ces crimes froids et perpétrés sans aucun remords.
Par une plume simple mais habile, Pascal Morin décrit avec précision les sensations du corps, le contact de l’eau sur la peau comme une caresse intense et orgasmique et ce sentiment de liberté jouissif lorsque l’on s’est débarrassé de ce qui était de trop, lorsqu’on a fait rase du passé, de toute une généalogie encombrante. On suit comme envoûté les méfaits et réflexions de ce narrateur singulier, obsédé par la baignade, totalement immoral et mégalo: «C’est ma puissance que je mesure, carreau par carreau, avec l’avancée de cette eau», confie-t-il en remplissant la piscine, affichant une détermination sans faille dans la quête de son plaisir.
Un récit au cynisme décapant sur les conflits générationnels et l’obsession du plaisir, qui se garde de toute psychologie explicative. Simple et efficace.
Anne-Sylvie Sprenger, 12 décembre 2004
De Pascal Morin, Ed. du Rouergue, 124 p. Août 2004