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Littérature

 




Georges Henein

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Redécouverte : La voix oubliée de Georges Henein ressurgit pour damer le pion aux conventions

De l’écrivain Georges Henein, né au Caire en 1914, on ne connaissait pratiquement rien, ses œuvres demeurant introuvables. Cet ami de Michaux, de Breton et de Bonnefoy est republié par Denoël et l’occasion nous est donnée de découvrir un poète et un polémiste à la voix anticonformiste et humaniste. Henein tient une place charnière dans le paysage littéraire français du XXe siècle, il a su créer un pont entre l’Occident et l’Orient. Fils d’un Copte et d’une Italienne élevé au Caire, parlant l’anglais, l’italien, le français et l’arabe, voyageant beaucoup, il introduit le surréalisme en Egypte par le biais de revues d’avant-garde avant d’être contraint de s’exiler en Europe en 1962, à cause de ses positions antifascistes. Discret, il publie peu, jusqu’à sa mort en 1973 à Paris, mais se fait connaître par ses activités de journaliste (pour L’Express). Sa poésie descriptive, dans la meilleure veine surréaliste, « alimentée par le rêve, l’hallucination et les coïncidences prodigieuses que distribue le hasard » (Bilan du mouvement surréaliste), a un peu du pouvoir d’agression de Rimbaud, de l’humour de Jarry, du don d’association poétique de Lautréamont, les trois piliers fondateurs revendiqués par le surréalisme. Capable de moments de pure beauté, elle redonne leur pouvoir de séduction aux mots : « il y a sur une certaine table/un objet qui sourit à travers tous les sommeils du monde/c’est un visage/jamais aperçu/jamais oublié/un visage que berce/l’infinissable neige du souvenir. » (Suicide provisoire).
Ce qui marque, chez Henein, c’est sa volonté de faire dialoguer la société et la littérature, de rejeter l’art pour l’art au profit d’un engagement de l’artiste. Reprenant les mises en garde affichées sur les boîtiers des transformateurs électriques, « Défense d’ouvrir : danger de mort », Henein en fait un slogan détourné applicable à la littérature : « Prière d’ouvrir : danger de vie » (Bilan du mouvement surréaliste). La littérature n’est pas une doctrine, elle « ne propose pas de salut » (Sur l’avenir de la poésie) mais suggère qu’il existe, hors du rationalisme, d’autres manières de voir, que l’homme est un mystère échappant au calcul et qu’il peut nourrir une nouvelle spiritualité. Henein fait le bras d’honneur aux garde-chiourmes, à « l’austère logique » et aux conventions. « Il est l’heure d’ASSASSINER » lit-on dans Le chant des violents ; c’est le pouvoir qui est visé, celui qui entrave le peuple, les travailleurs et le poète. Si l’intelligence a conduit les hommes aux guerres mondiales, alors il faut la liquider, « instaurer le règne de l’idiotie pure », bousculer la littérature. L’unique position tenable pour l’écrivain, « c’est l’amoralisme ». Si les bonnes moeurs et la morale hypocrite cherchent à nier les aspérités, Henein prône « le rappel à l’ordure », la lutte contre la censure (« chaque parole au sortir de votre bouche est guillotinée par un nouveau mur », Le sens de la vie) et une présence accrue de la scatologie et du sexe. Oui, « la vie est indivisible » (Scatologie pornographie littérature), le sexe et l’excrément en font partie et auront leur part dans la littérature : les nier ou ne montrer qu’eux revient au même, c’est à dire à la monstruosité.
Denoël publie l’ensemble des poèmes et des courts récits mais a procédé à un choix parmi les articles de presse. Henein y évoque la culture au sens large, ne boudant pas les faits de société plus mondains, passant du surréalisme à l’apologie de la prostitution, « la plus noble et la plus ancienne institution du genre humain », de l’humour absurde et destructeur des frères Marx, arme contre « un monde qui s’entête à s’abrutir », à la féminité troublante de Marilyn. Toute l’œuvre est, jusqu’au bout, une « invitation à plus de conscience » (La victoire de Koritza) à plus d’aventures, à voir au-delà de soi.

Julien Burri, paru dans le 24 Heures du 28 mars 2006

Oeuvres Georges Henein
Ed. Denoël, 1062 pp.
Edition établie par Pierre Vilar.

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