Récit inclassable, tragique et d'une ironie mordante à la fois, L'Homme-Soeur sort sans aucun doute des sentiers battus. La gravité de la lente déchéance du héros (qui n'en est pas un, quoi qu'il en croie), phagocyté par son obsession incestueuse, est disséquée avec une plume moqueuse, qui l'amène sans égards du côté du cocasse et du risible. Son attente est dépeinte avec un regard mordant qui sied d'ordinaire à la description de la vanité des choses. Et c'est bien de cela qu'il s'agit ici: d'ironiser sur cette attente que le personnage se plaît à penser héroïque. Patrick Lapeyre moque le narcissisme de la douleur amoureuse, sacrificielle, que sous-tend cette passion incestueuse. Cooper se compare à ce Chevalier voué au désespoir du possible, qui ne cessera jamais sa quête. C'est grave, mais dit avec un tel cynisme, décortiqué avec un ton si sarcastique que l'on ne peut pas ressentir de l'empathie pour ce héros misérable. Patrick Lapeyre déploie ici tout son art de la distance et éclaire d'une lumière crue les tourments de cet esprit encombré par l'obsession de sa vie. C'est pitoyable à en rire. Et le final, sans éclats, suivant une linéarité d'une logique implacable, renforce la dureté ironique de ce roman.
D'une écriture intriguante, qui use des futurs antérieurs pour amplifier le suspense, le narrateur nous conte ce récit à l'image d'un commentateur sportif, qui intervient pour donner des détails quand l'action le lui permet. Il se pose en outre comme le détenteur d'un secret dont il est le seul gardien moqueur. Les tournures sont assez cavalières et plaisantes pour la plupart, pompeuses à certains moments cependant. Inégales, les différentes parties du roman me laissent pourtant une impression mitigée. Privé de toute possibilité d’empathie, on reste avec un arrière-goût décevant.
Anne-Sylvie Sprenger
De Patrick Lapeyre. Ed. P.O.L. 274 p. 2004