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Littérature

 




La Joyeuse Complainte de l'Idiot

Star**--

 

C'est avec enjouement et une faconde inventive que Michel Layaz nous entraîne au sein de La Demeure, un internat pour enfants "pas comme les autres". Le narrateur, lui-même pensionnaire, nous dresse une galerie de portraits toujours surprenants, pourtant jamais émouvants. Si l'écriture se trouve dans ce roman totalement libérée des préceptes faussement littéraires, si elle abonde dans tous les sens avec une jovialité rare, il n'en reste pas moins que la forme, toujours riche, luxuriante, étouffe parfois, au lieu d'enivrer le lecteur. Trop c'est trop. Ou alors, il faut se faire à l'idée de goûter à un texte qui tient plus de la poésie que de la narration. A force d'allitérations, jeux de mots et autres répétitions, on perd prise avec la narration et peine à s'ancrer dans cet univers, aussi pittoresque soit-il.

Quelques moments forts tout de même, dans des genres tout à faits différents. Le narrateur emprunte des propos aux divers personnages et permet ainsi un style très hétéroclite, changeant du tout au tout d'un chapitre à l'autre, sans aucun risque ici de tomber dans l'abstraction froide de l'exercice de style. On appréciera, entres autres, une envolée quasi mystique sur la sollicitude ("Ces moments de sagesse silencieuse, de vide impassible, de lancinante nudité, ces moments où rien n'écorche, où rien n'alourdit, ne s'obtiennent pas, ils s'emparent de vous et vous procurent des plaisirs d'autant plus forts que jamais vous n'en serez les maîtres", p.76), ou les aventures de Josette avec son fauteuil pivotant ("A l'assaut de quelles sensations se jette-t-elle? A la conquête de quels continents? (...) Souvent, Mademoiselle Josette demeure à sa place bien après les heures de travail, retardant son départ, vivant la séparation d'avec sa chaise comme un déchirement, un exode, un exil, une mise au tombeau, une punition capable de faner son appétit et ses habituelles appétences." p. 57). Un vrai délice où l'effort du style s'efface pour laisser place à un humour désopilant, où les petits riens ordinaires se muent en fresques légendaires. Malheureusement, ces moments lumineux restent trop rares.

On appréciera volontiers découvrir cette plume joueuse, se faufilant entre associations d'idées saugrenues et sonorités facétieuses... à condition de lire ce roman à petites doses, pour éviter l'indigestion et pouvoir déguster cette plume à la façon d'un mets gastronomique. Mais il vaut la peine de passer par-dessus ce trop de forme, pour découvrir derrière le verbe un discours critique mordant. Sous couvert de récit proche de la fable, Michel Layaz ironise, à travers le regard "pur" de ces adolescents à l'écart du monde, les aberrations de la vie moderne, telles que le rôle nocif de l'argent dans nos sociétés. Son discours va à contre-courant des idées reçues et du politiquement correct. Ainsi le terme d'handicapés mentaux n'apparaîtra jamais, a contrario des termes idiots, sots, etc. Une terminologie qui donne dans le vrai, touche la réalité, alors que le politiquement correct n'y met pas même le petit doigt. C'est ce mélange de discours sarcastique et de récit badin en forme de fable qui fait la particularité de ce roman, malheureusement enfoui dans une langue soignée à l'excès.

Anne-Sylvie Sprenger

De Michel Layaz. Ed. Zoé. 156 p. 2004

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