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Théâtre

 




Mathilde

«Le couple est un combat»

«La tendresse c’est ce qu’on donne quand il ne reste plus rien, et moi je veux tout. Ce qui brille, ce qui claque, ce qui jouit, ce qui hurle.» L’héroïne de la dernière pièce de Véronique Olmi ne planque pas ses mots derrière une fausse retenue. Et se fait le porte-parole d’un désir féminin souvent muselé, ou, et peut-être est-ce pire, ignoré. Mathilde aborde de façon directe et sans circonvolutions le désir dans ce qu’il a de plus animal et primaire, tout en tentant de repositionner le couple dans ce brouhaha de désirs pas forcément conciliables.

Photo © agence enguerand bernardArrêtée pour détournement de mineur, Mathilde rentre ce soir de prison. Dans l’appartement, Pierre son mari est encore ébranlé, en plein désordre amoureux, comme on dit. Une longue nuit d’explications commence, avec son flot de vérités, d’aveux mal choisis mais aussi de ces méchancetés que l’on balance juste pour s’alléger la cœur. Avec ses répliques à l’emporte-pièce, Véronique Olmi propose ici un regard poignant et pertinent sur la question de l’adultère.
Présentée cette semaine en Suisse, la mise en scène de Didier Long réunit une affiche inédite et diablement séduisante: Ariane et Ascaride et Pierre Arditi, deux comédiens aux tempéraments contradictoires et délicieusement complémentaires. L’occasion était trop tentante de les faire disserter, dans un jeu de questions-réponses croisé, sur la question du désir et du couple.

Car si les répliques se bousculent dans un labyrinthe de pensées chaotiques, Mathilde n’en donne pas moins un constat corrosif: «La pièce n’est pas pessimiste, mais elle montre que le couple est un combat, ce qui n’est pas faux. Quand Mathilde revient, Pierre doit faire un boulot sur lui-même pour permettre que le couple puisse continuer d’avancer dans l’existence, sans doute d’une manière différente de celle qui existait auparavant. Ce changement peut seul permettre une renaissance entre eux», amorce tout de go Pierre Arditi, avec sa voix de charmeur incorrigible. Et Ariane Ascaride d’ajouter: «Ces deux personnages ont perdu leurs repères, et parfois il faut perdre ses repères pour arriver à se retrouver. Etre toujours dans une espèce de route assez bien tracée, bien sûr que c’est confortable, mais on oublie l’autre et on s’oublie soi-même. Il faut être vigilant. Les gens qui vivent ensemble très longtemps sont des gens courageux. Parce qu’il faut se battre contre le quotidien, il faut s’en rendre compte, être attentif à ce que l’habitude ne recouvre pas de poussière votre désir.»

L’habitude dissocie donc les sentiments du désir pur? Posée, rationnelle et un brin revendicatrice, la brune Marseillaise acquiesce: «C’est ce qu’est venue dire Mathilde à Pierre, que le désir n’est pas obligatoirement l’amour, qu’il ne faut pas confondre et qu’on a le droit d’avoir du désir.» Pour le comédien, de tempérament entier et idéaliste, l’idée d’une séparation entre ces deux entités laisse comme un goût amer: «Je ne vois pas de possibilité d’amour sans le désir, je ne vois surtout de possibilité de vie sans désir», s’emporte-il soudain, dans une poussée de romantisme virulente. Et d’enchaîner: «C’est un des problèmes de notre société aujourd’hui, les gens ont peu de désir ou n’en ont plus. Ils ont des apparences de désirs, ils ont des désirs matériels basiques, des désirs de replis sur eux-mêmes, où ils se fabriquent une sorte de bonheur en circuit fermé. C’est pour ça que la société est en train de crever. Parce que plus personne ne regarde les autres, que ça n’a plus aucun intérêt.»

Perspicace, la pièce sonne juste et touche droit à l’intime. Mathilde est effrontée. Et les réactions, parfois vives, ne se font pas attendre. Ariane Ascaride s’en amuse: «Il m’arrive parfois dans la salle d’entendre des femmes qui s’exclament: «Oh mais c’est pas possible! Elle peut quand même pas dire des choses comme ça!» Mais c’est justement pour ça que j’ai accepté cette pièce, parce que ça parlait du désir féminin et que ça en parlait avec cette violence. On parle depuis des décennies du désir masculin et quand une femme parle de son désir, ça dérange. Mathilde a raison, il faut arrêter de parler dans les alcôves, le désir des femmes ne devrait plus être tabou. Il est temps que les choses soient dites.»

Une pièce coup-de-poing en quelque sorte pour réveiller les esprits endormis par la morale? Un peu comme un sociologue des mœurs, Arditi apprécie en tous les cas l’audacieuse prise de parole de l’auteur: «Ça m’a plu que ce soit le désir d’une femme, que ce soit à l’envers de ce qui se passe d’habitude. On sent bien quand on joue la pièce, qu’il y a toujours des gens que ça perturbe. Si le c’était le mari qui trompait sa femme avec une plus jeune, ça choquerait sans doute moins. Or c’est intéressant d’inverser la donnée pour voir justement quel genre de réaction on peut avoir par rapport à ça.» Des réactions qui en disent long sur notre jugement face à la femme et à son désir.

Anne-Sylvie Sprenger, 16 mars 2005
Paru dans Le Matin du 20 mars 2005

De Véronique Olmi
Mise en scène: Didier Long
Avec Ariane Ascaride et Pierre Arditi
Photo © agence enguerand bernard

Salle de la Gruyère, La Tour-de-Trême, le 21 mars. Rés: 026 913 15 46
Grand-Casino de Genève, les 22 et 23 mars. Rés: 022 735 56 49
Beausobre, Morges, le 24 mars Rés: 021 804 97 16

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