Ecrit à partir des lettres de Calamity Jane à sa fille, Le Bonheur du Vent est un joyau d’intensité poétique. Dans une scénographie épurée, entre grosses pierres et voiles crème, se dessine la douleur au féminin. Celle du ventre. Jane, mère sauvageonne du grand Far-West, dont la chevelure respire un parfum de liberté, doute de sa capacité à élever son enfant. Pourra-t-elle lui offrir le meilleur? Et résonne dans les plaines arides une berceuse: «Hei Hei Keidi dans la prairie, Hei Hei Keidi, tu grandiras...» Face à elle, Hélène, riche Anglaise étriquée dans sa bourgeoisie et qui dépérit à l’idée de ne pouvoir enfanter. Sur un quai de gare, en un geste insouciant ou réfléchi, l’enfant change de bras. «Dans ton sommeil, toujours, je viendrai murmurer des chansons», glisse Jane à l’oreille de sa fille, le cœur en déshérence. Don ou abandon?
Avec pudeur, la plume de Catherine Anne déroule sur vingt-cinq ans l’histoire de ces femmes aux destins à jamais entrelacés. De courtes scènes viennent s’emboîter les unes aux autres, à travers un découpage cinématographique, où peu à peu une mosaïque de ces existences s’esquisse. Sous la direction de François Marin, le rythme est soutenu, le ton éclatant.
On est saisis par la justesse et la force du jeu des comédiens, qui, dans la sobriété de cet espace scénique, ravive la complexité de leurs personnages.
Hélène, mère adoptive tourmentée par le remords, guette, comme une louve sur le qui-vive, le retour de la mère. Tandis que hantée par le remords et bouffée de l’intérieur par ce vide immense, Jane rêve à sa fille. Deux mères mutilées pour une seule enfant, elle-même en proie à l’incertitude. Car depuis longtemps, celle-ci flaire le secret. «Le silence est faux quand en dedans ça crie», lance-t-elle à son père désemparé, prisonnier de sa promesse de ne rien révéler.
Une complexité des sentiments qui confère à la pièce une qualité dramatique exceptionnelle, que la langue poétique ne vient en aucun cas affaiblir. Bien au contraire. Comme lors de ces brèves envolées lyriques, où les consciences des vivants dialoguent avec le souvenir des absents. Des moments d’une pure beauté.
Ce périple au cœur du secret prend décidément magnifiquement aux tripes, et questionne avec prudence l’acte d’adoption. On applaudit.
Anne-Sylvie Sprenger, 3 décembre 2004
Pulloff, Lausanne
Mise en scène: François Marin
Avec Caroline Althaus, Adrienne Butty, Juan Antonio Crespillo, Delphine Horst, Luca Secrest
Photo: © Mercedes Riedy