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Théâtre

 




Jean-Quentin Châtelain, nomade entre ciel et terre

Star*Star**

Le comédien passé maître en l’art du monologue reprend Beckett avec «Premier amour ». L’occasion de découvrir son rapport au théâtre. Du 4 au 8 août.

Il est des expériences que l’on n’oublie pas, qui s’ancrent dans les veines et nous conditionnent pour le reste de notre vie. Jean-Quentin Châtelain, une des plus imposantes figures du théâtre romand, a gardé de sa petite enfance sur les routes le goût du voyage. Pionniers du nouveau nomadisme, son père et sa mère ont sillonné l’Europe pendant plus de 10 ans à bord d’un camion aménagé en camping-car. Artistes et passionnés, ils entreprirent de visiter tous les musées de France, d’Espagne et d’Italie, s’arrêtant plusieurs mois dans une ville avant de reprendre la route. «Je suis né en voyage et j’ai arrêté le voyage à 3 ans. Je me souviens que je dormais sur la caisse à outils», glisse-t-il avec émotion. Depuis, le comédien voyage d’une famille théâtrale à l’autre, au gré des invitations. «Je suis un itinérant, je vais de port en port.»


De nature solitaire, il s’est révélé être un brillant athlète dans l’art du monologue. Que ce soit dans Exécuteur 14 d’Adel Hakim, Premier Amour de Beckett qu’il reprend ces jours ou l’incontournable Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész – qu’il tournera dans plus de 40 villes à la rentrée –, Jean-Quentin Châtelain prend à bras-le-corps ces soliloques et leur donne chair avec une intensité presque douloureuse.

«Les monologues c’est une marche dans les traces de quelqu’un, le texte est un sentier. Et j’aime ce temps de la marche en solitaire, presque introspectif.» Il y a un engagement physique intense pour ce genre de spectacle, le plaisir ambigu de l’effort. Pendant le temps des répétitions, le comédien met son corps en difficulté et lutte contre ses propres limites. A pied ou à vélo, il aligne les kilomètres, comme un rituel naïf de mise en condition. «J’aborde les monologues en les répétant, en les maniant dans tous les sens, en les psalmodiant, en les ânonnant. J’ai parfois l’impression que je passe le texte à la machine à laver. A force de le répéter, le sens nous parvient. C’est comme une prière.» Et de comparer son apprentissage à l’âne qui continue toujours sa route avec obstination: «J’apprends un peu comme un âne, j’essaie de prendre le chemin du texte, comme un âne prendrait un poids sur ses épaules et le trimballerait avec. Le texte, c’est une charge, mais on voit du pays aussi avec un texte, on voyage.»

Un amour du verbe qui prend ses racines dans le giron familial. «Mon père qui était avocat répétait ses plaidoiries à la maison, les testait sur nous. Il y avait une magie du verbe qui opérait à la maison», se souvient-il. Et de se rappeler les farces qu’il faisait à sa mère, son premier public. Quand le petit Jean-Quentin s’asseyait sur un tabouret à la cuisine et observait sa mère sculpter, il était saisi par une forme de mysticisme singulier. «Quand je regardais ma mère travailler la glaise presque à l’aveugle, comme dans un second monde, cela me fascinait. Je retrouve cet état de grâce dans les monologues où il y a un rapport au public qui est proche de l’hypnose. Dans le parcours d’au moins une heure que dure un monologue naît une forme de transe que j’aime particulièrement», nous explique-t-il. C’est aussi un exercice périlleux et excitant à la fois: «Le texte c’est comme un fil tendu où on tente de garder son équilibre, comme un funambule. C’est justement le plaisir du vide, de cette solitude sur le fil qui donne la beauté du voyage.»

Toujours en chemin, en constant apprentissage, Jean-Quentin Châtelain transcende les frontières temporelles et se fait conteur, passeur d’histoires. «Les poètes sont souvent ceux qui défient les dieux, et en tant que comédiens nous nous devons de perdurer la transmission du verbe.» Quand le comédien perdit sa mère il y a de cela 4 ans, il cru avoir «perdu comme une raison de rentrer sur scène». Mais le théâtre est un lieu pour les morts, se rappelle-t-il aujourd’hui. «Il faut faire du théâtre pour les morts, disait Genet. J’aime cette idée car il y a une notion d’au-delà, comme une expérience chamanique.»

En quête d’une certaine spiritualité à travers le théâtre, le comédien aime s’abandonner à la simplicité de la terre et de ses origines jurassiennes, comme son drôle d’accent qui lui donne ce côté terroir si particulier. Jean-Quentin Châtelain aime le contact de la matière, comme sa mère autrefois le toucher de la terre qu’elle sculptait. «J’aimerais bien réussir à faire du théâtre brut. Le côté terrien et artisanal du texte m’attire plus que le travail purement intellectuel». Entre artisanat et métaphysique, le comédien fait de son art un acte de résistance. « J’ai adoré Fahrenheit 451 où pour se sauver, comme on brûlait tous les livres, chacun apprenait par cœur son livre préféré. Je trouve cela très beau car c’est une résistance que d’apprendre par cœur. On peut passer la frontière, on ne pourra pas nous le retirer.» Jean-Quentin a foi en la nécessité du verbe entre ciel et terre, entre les vivants et les morts aussi. Quand il rejouera Premier Amour de Beckett, il sera à nouveau en communion avec le public et ses ancêtres – de sang ou de profession. Touché par on ne sait quelle grâce.

Anne-Sylvie Sprenger, paru dans L'Hebdo du 28 juillet 2005

Théâtre de l'Orangerie, Genève
Premier Amour
De Samuel Beckett
Mise en scène: Jean-Michel Meyer
Avec Jean-Quentin Châtelain

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