Laissés au soin de leur grand-mère, dans un pays ravagé par la guerre, deux jumeaux font l’apprentissage de la vie et de la cruauté. Pour ne pas sombrer, pour ne pas oublier, ils s’appliquent à dresser chaque jour, dans un grand cahier, le bilan de leurs progrès et la liste de leurs forfaits. Dans ce travail d’écriture, ils s’attachent scrupuleusement à ne relater que les faits et à évacuer toute émotion. Sus à la subjectivité. En outre, ils veillent à n’utiliser les mots qu’avec circonspection: «A force d’être répétés, les mots perdent leur signification et la douleur qu’ils portent en eux s’amenuise.»
Sobre et ludique, la mise en scène d’Andrea Novicov renvoie à tout moment à l’enfance. Sur des tableaux noirs éparpillés à travers la scène, les mots s’inscrivent avec toute l’austérité et le sérieux de ces jumeaux grandis trop vite. Les adultes du récit sont ainsi mis «hors scène», représentés par leurs seules ombres sur les murs annexes.
En opposition à l’exclusion des adultes, les jumeaux acquièrent dans cette mise en scène des identités plurielles. «Alors que dans Le Grand Cahier un enfant avait besoin de se faire «deux» pour survivre, dans notre version, explique le metteur en scène, un enfant se fait «plusieurs» pour résister à un monde qui ne cesse de multiplier la barbarie.» Ainsi les couples de comédiens se forment et se défont dans un jeu de combinaison et de multiplication qui annule toute identification. Incisif et sans fard, le texte d’Agota Kristof s’éveille ici à de nouvelles résonances, les voix des jumeaux se liant ou se répondant dans un jeu rythmique soutenu.
Reprenant leur travail d’école, les jeunes comédiens signent ici un spectacle en adéquation avec leurs attentes artistiques. Une pièce dont la scénographie «bricolée» «correspond peut-être à une façon subversive de se positionner par rapport au monde». En résulte une mise en scène qui, maîtrisée sublimement par des comédiens au jeu sensible et pénétrant, est riche d’une poésie toute libératrice et dégage une charge émotionnelle qui prend à la gorge. Avec dignité et profondeur.
Anne-Sylvie Sprenger, 30 janvier 2005
Théâtre de l’Arsenic, Lausanne
D’après Agota Kristof
Mise en scène: Andrea Novicov
Avec Romaine Chappuis, Géraldine Egel, Vincent Fontannaz, Pascale Güdel, Piera Honegger, François Karlen, Joël Maillard, Isabelle Renaut
Photo © Isabelle Meister