Dora aurait pu être une des grandes figures féminines de la dramaturgie suisse. Belle, farouche mais aussi vulnérable, elle porte en elle les composantes de l’humanité la plus chancelante. Euphorique un jour, terrifiée le lendemain. Mais le texte de Lukas Bärfuss pèche par trop d’incongruités et un manque de rigueur narrative. La trame manque de fluidité dans son déroulement et, malgré de très beaux moments, s’enlise à plusieurs reprises. En ressort une pièce touchante, sans être bouleversante, et qui nous frôle le corps sans jamais nous pénétrer intimement. Dommage, car le sujet était engageant de par la complexité qu’il laissait présumer.
Dora a vécu pendant des années dans un brouillard chimique qui la maintenait hors de ses crises (d’angoisse? de folie?), mais également hors de la vie. Quand elle arrête ses médicaments et reprend contact avec la vie, elle découvre entres autres le désir pour la chair. Pucelle naïve, avide de jouissances, elle se laisse séduire par un représentant de parfums pas très net, baise comme à l’aveuglette, et tombe finalement enceinte. Les parents se retrouvent désemparés devant cet appétit du corps vorace et cette sexualité enragée et à la fois enfantine.
Lukas Bärfuss aborde ainsi la folie et la sexualité dans une même intention d’interroger la norme. Sans jamais prendre parti, il observe ses personnages avec distance et détachement. Ce qui n’empêche pas quelques invraisemblances, dues notamment à la mise en scène de Bruno Bayen, pourtant assez design dans sa sobriété chromatique. Vert et rouge, pour rappeler la pomme du péché originel. Mais pourquoi diable avoir mis la télévision dans le frigidaire?
Plus exactement, nous restons sceptiques face à cette histoire qui manque de cohésion (le titre et l’angle supposé du texte ne nous convainc pas), mais qui demeure alléchante, ne serait-ce que par le jeu espiègle de la jeune Clotilde Hesme qui n’aura malheureusement trouvé en Dora qu’une héroïne riche de ses mystères, mais certainement pas le rôle de sa vie.
Anne-Sylvie Sprenger, 24 janvier 2005
Théâtre de Vidy, Lausanne
De Lukas Bärfuss
Mise en scène: Bruno Bayen
Avec Axelle Bougousslavsky, Gérard Desarthe, Clotilde Hesme, Eléonore Hirt, Emanuelle Lafon Louis-Do de Lencquesaing, Jacques Pieiller
Photo © Mario del Curto