Le metteur en scène Dominique Pitoiset (qui avait déjà revisité Tartuffe ou l’Imposteur de Molière à la lumière des dérives sectaires de notre temps) modernise la féroce comédie humaine de Balzac. Sur des airs de techno volcanique, éclairé par une lumière blafarde et verdâtre, Raphaël de Valentin, le héros balzacien, affronte le gouffre des illusions perdues et s’accroche à cette peau de chagrin, qui fait de ses désirs réalité, comme on s’accroche à un dernier amour. Avec une folie mêlée de douleur à la fois pathétique et accessible.
Pour conter ce récit fantastique, qui n’est pas sans rappeler le célèbre Portrait de Dorian Gray, le metteur en scène a choisi de masquer ses personnages. Sur des airs faustiens, le héros accepte un étrange pacte avec une quelconque puissance démoniaque. Il aura tout ce qu’il désire, mais à chaque désir la peau se rétrécira, marquant le compte à rebours qui conduit à la nuit éternelle.
Cette notion même donne sa mesure à la pièce qui semble avancer de façon saccadée vers l’inéluctable. Entre scènes d’after déjantée et rires sarcastiques au bout du téléphone, Dominique Pitoiset déroule son univers fantasque et inquiétant, les masques blafards ne cessant de donner à l’ensemble une odeur funéraire.
Cette version-thriller de La Peau de Chagrin, où les comédiens semblent manipulés par le seul fil de leurs désirs, tels des vampires solitaires toujours laissés sur leur faim, est des plus tristement jouissives. Funèbre, cette fuite en avant suinte habilement sur les images travaillées et stylisées d’une mise en scène audacieuse. Une création qui vaut absolument le détour.
Anne-Sylvie Sprenger, 14 mars 2005
Théâtre de Carouge, Carouge
A partir d’Honoré de Balzac
Mise en scène : Dominique Pitoiset
Avec Vincent Aubert, Eric Bougnon, Bernard Escalon, Nadia Fabrizio, Laurent Rogero, Gilbert Tiberghien, Pascal Vannson
Photo: © Frédéric Desmesure