Pièce incontournable du répertoire du Britannique Harold Pinter, Le Retour saisit par son imperméabilité. Inutile de chercher à comprendre les motivations des personnages, l’auteur s’est bien gardé de nous les décrire. Tout en glissant cependant, ci et là entre les lignes, quelques indices, qui témoignent là encore plus d’une atmosphère que des psychés. Le spectateur suit ces personnages aux attitudes improbables comme s’il les voyait en trompe-l’œil. Mensonges, contradictions, menaces, les personnages se révèlent autant à travers leur dissimulation que leurs éclats de voix. Teddy rentre au pays avec sa jeune épouse. Dans une atmosphère castratrice de jeux de pouvoir et d’humiliations, ses deux frères et son père la séduisent ouvertement. D’épouse modèle, elle vire à la putain éhontée et calculatrice. Intrigué, ébranlé par ce glissement brutal, à la limite de la provocation, le spectateur quête l’explication. L’image improbable ne serait que fantasme?
On reste troublé, en quête de repères entre une scénographie ultra-réaliste et ces scènes de rupture entre les mots et la réalité. Le Retour nous bouscule et produit en nous un certain malaise. Dans ce jeu de massacre familial, la réalité semble s’effriter au contact de désirs abstrus, tandis les répliques cinglent tels des uppercuts haineux. Pourtant la pièce ne tombe jamais dans la confusion, tant les comédiens endossent avec épaisseur et férocité ces personnages cruels et pétris de lâcheté. Une distribution forte de tempéraments contraires.
Le Retour est résolument une pièce qui prend le parti de l’incohérence, au risque d’insupporter, pour interpeller notre lucidité. Comme pour mieux accuser cette piètre mascarade humaine. Le résultat est là.
Anne-Sylvie Sprenger, 30 janvier 2005
Théâtre du Grütli, Genève
De Harold Pinter
Mise en scène: Philippe Lüscher
Avec Maurice Aufair, Jean-Jacques Chep, Sophie Lukasik, Sandro Palese, Raoul Teuscher, Edmond Vullioud
Photo © H. Göhring