Aller au-delà des apparences, des codes, des rituels. Gratter le vernis qui s’écaille, déterrer le brut, toucher la vie.Voilà la mission, le propos de l’écrivain allemand Robert Musil. Vincent ou l’amie des personnalités: une pièce qui écorche vif, sous ses apparences petites-bourgeoises. Mais ne vous y méprenez pas, le mélodrame n’en est pas un. Et le théâtre est philosophie, réflexif avant toute chose. L’histoire, un prétexte, pour dessiner une vision du monde désenchantée, où l’amour et la passion deviennent mouvements médiocres et risibles.
L’enchanteresse Alpha, croqueuse d’hommes désabusée, se rit de ses fidèles pantins qui accourent dès l’aube pour lui fêter son anniversaire. Fière, effrontée, ses éclats de rire déchirent toute atmosphère romantique. Implacable forteresse de dérision; le sérieux n’est plus de mise. Mais sous les sarcasmes mordants et l’érotisme glacial, l’anarchiste qu’elle affiche cache, derrière ses révoltes personnelles, un amour d’enfance déçu, un paradis perdu...
Et Vincent passe. Singulier confident de ces messieurs et de la belle, qui conseille et tire les ficelles de tout ce petit-monde, incarné par un Juan Antonio Crespillo au jeu autant subtil que charismatique. Et le vrai se mêle au faux dans cette pièce anticonformiste des années vingt, où chaque phrase assène sa vérité, et où la vérité n’est qu’illusion. Ainsi opère le charme de l’insolence.
Anne-Sylvie Sprenger, Dimanche.ch, 23 mars 2003
Kléber-Méleau, Lausanne
De Robert Musil
Mis en scène par Philippe Mentha