A l’affiche dans «Mallarmé ou l’après-midi d’un faune», mis en scène par Richard Vachoux. A voir au Théâtre de Carouge jusqu’au 19 décembre.
Il a le regard perçant de ceux qui savent où ils vont. A 28 ans, Cédric Dorier court après les nouvelles expériences. Avec un seul mot d’ordre: la diversité. Le chemin parcouru depuis sa sortie du Conservatoire de Lausanne en dit long sur sa curiosité brûlante. Ainsi il passe avec aisance d’une esthétique avant-gardiste, avec Un cerf-volant sur l’avant-bras de Jean Cagnard, au style baroque et festif du Hamlet mis en scène par Patrice Caurier et Moshe Leiser, en passant par l’opéra en tant qu’assistant à la mise en scène. Si les projets se sont succédé depuis 2001, les propos de Cédric Dorier respirent l’humilité et le respect pour ces metteurs en scène qui le font chaque jour grandir un peu plus. Sur scène, pourtant, sa présence éclate, avec une intensité qui n’est sans doute pas étrangère à sa tessiture vocale. Basse, sa voix, toujours précise, projette aujourd’hui les mots de Mallarmé dans une blancheur immaculée.
Interview
Lorsque l’on voit ton parcours, on est saisi par la diversité de tes choix artistiques.
J’ai toujours essayé d’aller dans plusieurs registres, et ce déjà au Conservatoire. Ensuite j’ai eu la chance qu’on me fasse travailler différents rôles, d’enrichir ainsi ma palette de couleurs. Ça a toujours été un souci, car dans ce métier, si on ne fait pas attention, on est rapidement confiné dans un certain registre. Et même dans la vie, je ne supporte pas les catégories. Je suis curieux de tout, alors je désirerais passer d’une esthétique à une autre, d’une démarche théâtrale à une autre. C’est vraiment un objectif dans ma vie artistique. C’est important de ne pas s’enfermer dans une démarche. Je veux être capable d’accepter une proposition qui est à l’opposé d’une autre. Car ce qui est beau dans ce métier, c’est la diversité des façons de rêver le théâtre. J’ai envie d’aller faire différents voyages, avec différents metteurs en scène. Pour grandir un peu plus à chaque nouveau spectacle.
Tu es ouvert à toute démarche ou y a-t-il néanmoins des projets qui ne suscitent pas ton enthousiasme?
Je suis curieux de tout. Par contre, je suis réticent quand on perd le sens du texte, quand on fait passer les fantasmes d’un metteur en scène avant le texte. Au théâtre, j’aime qu’on me raconte une histoire. L’important dans le métier de comédien, c’est d’être au service du texte, d’en être les témoins.
Dans «Mallarmé ou l’après-midi d’un faune», le texte est un assemblage de poèmes versifiés et de proses du poète, où l’esthétique passe avant la substance. Alors n’as-tu pas l’impression d’avoir perdu le sens?
Bien au contraire! La démarche de Richard Vachoux, qui se base sur la précision du dire, rejoint totalement cette notion de primauté de la parole. Les poèmes de Mallarmé, c’est quelque chose de tellement charnel, une sorte d’embrasement sensuel, avec une puissance incantatoire extraordinaire. Ils sont d’ailleurs assez hermétiques; leur beauté réside dans leurs sonorités, dans la structure, dans les allitérations et les changements de rythmes. Le poème est une perfection dans sa forme même. Si on rajoutait de l’interprétation subjective ou du pathos, on n’entendrait plus les mots.
En tant que comédiens, comment avez-vous préparé ce spectacle?
Richard Vachoux nous a demandé de travailler ces textes avec une grande froideur, une grande lucidité. On a vraiment travaillé sur l’articulation, la précision des rythmes, la matérialité sensible des poèmes. Dès les premières répétitions, le metteur en scène nous a précisé sa conception du jeu: «L’acteur n’est pas plus charnel et plus présent que dans l’acte de la profération du verbe. Celui qui aime les mots, les apprivoise, celui qui les choie, est plus près de la vérité et de la vie que celui qui manipule les idées.» J’ai été très sensible à cette vision qui correspond totalement à ce que je crois du théâtre, en tout cas pour certains répertoires.
C’est-à-dire?
Au cours d’un travail personnel sur La Thébaïde de Racine en 3e année du Conservatoire, je m’étais aperçu que les alexandrins perdaient en intensité si on tentait de les dire en les interprétant, en y apportant un sentiment subjectif. J’avais alors basé mon travail sur le rythme, l’espace sonore, une diction à la fois souple et ciselée, pour atteindre en quelque sorte une parole droite, mais intense. En tant que comédiens, notre principal instrument est notre voix. Il est alors nécessaire d’avoir cette conscience accrue des mots et du dire. Je l’ai d’ailleurs déjà expérimenté: quand t’es face à un comédien qui a une acuité, une conscience extrême du dire, de la façon dont il mange les mots, malaxe la matérialité de la langue, tout d’un coup y a même plus besoin de décors ni de costumes. Il y a une présence physique telle que chaque mot crée en nous une image. C’est vers cela que je tends, même si j’en suis encore loin, mais c’est un travail passionnant.
Dès sa sortie du Conservatoire en 2001, il joue sous la direction de Philippe Sireuil, Marc Liebens, Hervé Loichemol, Philippe Morand (Un cerf-volant sur l’avant-bras de Jean Cagnard, Le Poche, 2002), Martine Pashoud (L’Etang et Les Garçons de Robert Walser, Théâtre du Loup, 2002-2004), Raoul Pastor (La Mégère apprivoisée de Shakespeare, Théâtre des Amis, 2002), Philipe Mentha (Vincent ou l’amie des personnalités de Robert Musil, Kléber-Méleau, 2003), Pierre Nicole (L’Ecole des femmes de Molière, Théâtre de l’Orangerie, 2004) et Patrice Caurier et Moshe Leiser (Hamlet de Shakespeare, aux côtés de Charles Berling, Théâtre Nanterre-Amandiers, tournée française et à Montréal, 2003-2004).
En outre, il s’intéresse à la mise en scène tant au théâtre qu'à l'opéra. Dans cette perspective, inaugurant sa formation de metteur en scène, il rencontre Patrice Caurier et Moshe Leiser dont il sera l’assistant pour les opéras Le Nez de Dimitri Chostakovitch (TML Opéra, 2001), Don Carlos de Giuseppe Verdi (Grand Théâtre de Genève, 2002) ainsi que pour la pièce Hamlet.
Dans une blancheur immaculée, cinq comédiens font éclater les mots du poète, dans une froideur désinvolte. Cet assemblage de textes se présente sous la forme d’un divertissement à la fois poétique, érotique ou ironique. Des mots lancés dans le silence, qui se répercutent, se croisent ou s’entre-choquent. Pour ses 50 ans de théâtre, Richard Vachoux propose de redécouvrir l’art de Mallarmé sous ses couleurs changeantes et chatoyantes et de se laisser bercer par les sonorités exemplaires de ces syllabes à l’éclat de diamant.
Anne-Sylvie Sprenger, 21 novembre 2004
Théâtre de Carouge, Carouge (Genève)
Photo: © Brigitte Enguerand