A voir le 31 janvier 2005 au Théâtre de Vevey
Le corps fatigué, le visage creusé par les années, Jean-Louis Trintigant sort de scène, léger. On est dimanche soir, à Gland ,où il donnait le coup d’envoi de son dernier spectacle, écrit et mis en scène par Samuel Benchetrit, son ex-beau-fils, et aux côtés de Roger Dumas. Une pièce qui conte le récit de deux petits vieux hospitalisés et condamnés, et qui décident de se faire la malle.Sur un mode décalé et absurde, la pièce empoigne la mort à bras-le-corps, comme pour désamorcer l’inévitable finalité humaine.
«Je vis très mal le temps qui passe. Il y a beaucoup d’hypocrisie là-autour. Beaucoup de gens prétendent vivre très bien leur vieillesse. Ce sont des faux jetons, des hypocrites. On ne peut pas dire que ça va bien», assène-t-il tout de go. Mais au travers de la fatigue et des signes apparents de l’âge et de l’adversité, perce un regard lumineux, teinté tant de générosité que de lucidité. «Le théâtre sert justement à mieux vivre et à supporter la vie», lâche-t-il encore, affichant un sourire franc et détendu. Mais qu’on ne s’y méprenne. Si la pièce peut sembler avoir une quelconque valeur d’exorcisme, la scène représente surtout un lieu d’expérimentation, qui offre en effet des espaces de libertés infinies. «Quand on est artiste, on peut se permettre d’être un peu plus frimeur, relève Samuel Benchetrit. Le théâtre permet de ne pas être réaliste. Dans la vie, 99,9% des gens resteraient à l’hôpital et attendraient que la mort les prenne. Au théâtre, on a le droit de choisir.»
Et le goût de la liberté, Jean-Louis Trintignant l’a pour ainsi dire dans les veines, lui qui refuse de s’attacher au passé, de s’encombrer l’âme avec de vieux souvenirs: «Je m’en fiche complètement de tout ce qui est passé, ça ne m’intéresse pas.» Sans attache, comme sans ancrage, Jean-Louis a quitté la capitale il y a trente ans pour mener une vie paisible à la campagne. «Quand on vit à Paris, on perd beaucoup de temps à des choses qui ne m’intéressent pas», lâche-t-il évasif. Car peu importe le sujet abordé, le comédien trouve les interviews profondément impudiques, mais s’y prête avec chaleur et retenue.
Comme il le dit, il pourrait «très bien vivre seul à la campagne, je ne serais pas obliger de travailler à mon âge, mais j’ai quand même ce bonheur de partager. J’ai fait ce métier parce que les gens m’intéressent et parce que c’est une façon de me rapprocher des gens, d’essayer de comprendre, de partager avec eux.» Dans cette quête de sincérité, il va jusqu’à affronter, ces jours, une pièce qui a une résonance toute particulière dans sa vie, parce qu’elle soulève la question de la mort, de la fin de vie, mais également celle, plus discrète, de la filiation. N’est-il pas douloureux d’aborder des thématiques aussi proches de ses propres drames? «Je trouve qu’il faut mieux en prendre plein la figure, mais quand même parler des choses graves. On vit trop dans un monde poli, où il faut surtout ne pas déranger, ne pas faire de vagues. Cette pièce a au moins la qualité de déranger, et je crois que c’est plus intéressant que de vivre dans ce côté tiède et bien élevé.» Voilà qui est dit.
Et puis même si la pièce s’attaque à un thème aussi sombre que celui de la mort, elle le fait avec un tel humour, une poésie de l’illusion qui emprunte au registre de l’absurde et sur un ton complètement décalé, que l’on en ressort le cœur léger bien qu’ému jusqu’aux os. «User de pareil humour pour parler de choses graves, c’est tout simplement de la tendresse», formule l’acteur, dans une humanité toute paternelle. « On ne va pas embêter les gens, les ennuyer. C’est jubilatoire, autant pour le public que pour les comédiens.»
Une pièce à l’image de la relation entre Jean-Louis Trintignant et son ex-beau-fils, «une relation très pudique, très intime et très timide en même temps», confie Samuel Benchetrit. «Une relation où je crois qu’on ne devrait pas se dire des choses graves. Cette pièce est beaucoup le reflet de la relation qui nous unit au quotidien, une relation plutôt légère et drôle. On essaie pas mal de rester dans quelque chose de gracieux plutôt que dans le drame.»
A ce titre, Moins deux nous réserve une belle surprise, en nous faisant découvrir l’acteur sous un angle nouveau, un visage que l’on ne lui connaissait pas ou peu au théâtre ou au cinéma. Habitué à jouer des types sérieux voire sinistres, Jean-Louis donne ici libre cours à son humour pince-sans-rire dans lequel il excelle. Une révélation pour le public, mais pas pour son entourage, habitué depuis toujours à ses pointes de cynisme bon enfant. Et l’auteur-metteur en scène de nous en dire plus sur l’homme Trintignant dans son intimité: «Jean-Louis est très drôle naturellement. Je l’ai toujours vu comme un personnage très comique qui réunit un mélange de froideur, de lucidité, de cynisme et de légèreté. Ça donne comme ça quelqu’un de brillant dans l’humour, qui ne va pas se mettre à claffer de rire ou à parler tout le temps, mais qui va de temps en temps balancer comme ça froidement quelques vannes.»
Au-delà des liens familiaux, une admiration sans faille lie les deux hommes. «Je m’inspire beaucoup de lui en écrivant. C’est une muse pour moi, Jean-Louis. Pour le moment, tout ce que j’ai fait, je l’ai fait avec lui.» Et Jean-Louis Trintignant de déclarer de son côté: «Je pense que ce sera une des pièces importantes du théâtre du XXI e siècle et qu’elle se jouera très longtemps, même sans moi. » Pense-t-il à mettre fin à sa carrière? «Franchement, je ne sais pas, mais j’essaie de profiter encore des choses belles que l’on peut rencontrer dans la vie.»
Anne-Sylvie Sprenger, Le Matin Dimanche du 16 janvier 2005
Moins Deux
Théâtre de Vevey
De Samuel Benchetrit
Mise en scène: Samuel Benchetrit
Avec Jean-Louis Trintignant, Roger Dumas