A découvrir dans «Les Serpents» au Théâtre du Poche du 21 février au 20 mars
Qu’elle prenne sa plume pour écrire des romans, des nouvelles ou des pièces de théâtre, Marie NDiaye reste fidèle à son univers, un mélange inquiétant de ludisme et de cruauté. Son écriture foisonne, l’air de rien, d’imageries enfantines, d’ogres et de fantômes. On avance dans des univers quotidiens, où la banalité et l’ordinaire encombrent des existences sans éclat, et tout d’un coup, on glisse subrepticement vers l’inconnu. Le réel se fissure, le visible se lézarde. Et Marie NDiaye de distiller au fil des pages un peu de poussière d’irréel pour adoucir son œuvre. «J’invoque le fantastique pour alléger cette cruauté, pour que les choses frappent moins durement. Je souhaite que mon propos laisse une trace, mais pas que le lecteur ait l’impression d’être maltraité.»
Marie NDiaye s’amuse ainsi à brouiller les repères et à rendre les frontières entre le réel et l’imaginaire imperceptibles. «Qu’est-ce qui nous prouve que l’on n’est pas en ce moment dans le rêve d’un autre?», demande-t-elle avec une certaine conviction dans la voix. «Je trouve toujours troublant et très dur de prendre conscience qu’on est dans le réel et pas dans un rêve. Je comprends que l’on puisse faire la bascule…» Des éclats de fantastique dans ses textes, comme une constellation lunaire pour exorciser ce trouble métaphysique.
Les écrits de Marie NDiaye n’ont cependant pas la candeur des récits fantastiques. Angoissants, sombres, métalliques, ces contes cruels brisent les imageries naïves de l’existence. Ainsi, chez Marie NDiaye, point de trace de la famille-cocon. Ce microcosme est réduit à «une grande bouche d’ogre, mais pas nécessairement maléfique. On peut des fois s’y sentir bien et des fois avoir envie de la fuir. C’est une chose qui dévore.» Dans sa dernière pièce, Les Serpents, cet engloutissement aux accents de vampirisme éclate ouvertement. Le père, abandonné par sa femme, enferme son fils dans une cage aux serpents. Après que l’enfant se soit fait dévorer, le paternel se délecte d’une nouvelle jeunesse curieusement retrouvée. «Je suis fascinée par les vampires», lâche-t-elle spontanément. « Par l’idée que les êtres forts et puissants se nourrissent en quelque sorte de la chair des autres. D’un point de vue réaliste, c’est assez vrai...»
Comme le vampire, prisonnier de son rituel, les personnages de l’auteur sont des êtres désespérés, dépendants affectivement. «La douleur appelle la torture, mais en même temps la souffrance extrême n’est jamais une excuse», rappelle l’auteure qui traite souvent de la violence faite aux enfants. Loin de représenter un paradis perdu, l’enfance lui apparaît comme «l’âge le plus dur. Aussi parce que les enfants sont capables d’endurer énormément sans rien dire. On peut préférer mourir que de croire faire du mal à son père ou à sa mère... Certains vont trop loin dans leur souffrance pour épargner des êtres épouvantables.»
Et les limites du supportable de questionner l’écrivain. Dans la pièce, les femmes reviennent toutes vers ce qui leur fait du mal, comme hypnotisées par une sorte d’attraction maléfique: «Je crois en l’attirance du danger», nous confie-t-elle. «Des fois, on préfère se mettre en danger plutôt que de ne plus rien ressentir, de vivre dans l’ennui et les regrets.»
Pour contrer le spleen de l’existence qui rôde comme un loup solitaire, Marie Diaye fait se croiser des mondes parallèles. Et pose sur le réel un regard habité de ses légendes personnelles, qu’elle nous livre ces jours dans une autobiographie à la forme ludique et enivrante. On y découvre d’étranges femmes en verts qui balisent son parcours. Vivantes ou décédées, elles sont ce qui «fascine et effraie, ce qui est séduisant et dangereux en même temps, comme ce fleuve dans le récit» qui gonfle comme une menace. Elles transcendent le réel et enveloppent le récit d’une aura quasi mystique. Une prise de liberté séduisante et un brin subversive pour le genre: «Je me voyais très mal faire une stricte autobiographie, me livrer à ce point-là...»
Pudique, Marie NDiaye a longtemps cherché, comme ses personnages en exil, à prendre sa place. A travers l’écriture, elle pose enfin ses valises, et déballe ses légendes cruelles au parfum inquiétant. Et fascinant.
Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo, 17 février 2005
Les Serpents
Théâtre du Poche, Genève
De Marie NDiaye
Mise en scène: Georges Guerreiro
Avec Séverine Bujard, Marie Druc et Geneviève Pasquier.
Autobiographie en vert
De Marie NDiaye
Ed. Mercure de France, 94 p.
Photo
Jean-Luc Bertini/agence Opale