Roger Jendly, ou le bonheur du jeu
Le 13 décembre dernier, l’artiste recevait le Prix de la Fête du Comédien. Une distinction qui récompense un amour du jeu exceptionnel ainsi qu’une carrière prestigieuse. L’occasion de rencontrer une des grandes figures du théâtre romand.
Allure discrète, pull-over couleur bleu du ciel de ses yeux, Roger Jendly exhale un parfum de modestie, comme une timidité jamais vaincue et qui l’a sainement préservé des contraintes du showbiz. Car si le petit Fribourgeois, fils d’imprimeur, a pris de la bouteille en quarante-trois ans de carrière auprès des plus grands, il avoue n’avoir jamais fait de plan de carrière et avoir toujours pu voguer au gré de ses envies.
Après avoir appris les bases du métier au cours Simon, d’où était sorti Reggiani, Michèle Morgan ou encore Bertrand Blier, il décide de revenir au pays. Engagé au Théâtre Populaire Romand, il découvre le versant politique de son métier, et dans sa chair une fibre militante. Grande gueule, le gamin de la Broye? Non, pas vraiment, mais ayant acquis une conscience sociale au sein de cette troupe qui lui a «ouvert les yeux sur la vie». Il monte alors en1986 un solo combatif, Les Méfaits du Théâtre, mis en scène par André Steiger et à travers lequel il revendique pour plus de moyens pour le théâtre. «C’était en même temps qu’un spectacle divertissant, un acte politique qui me permettait de dire dans la presse, qu’en Suisse on avait plus tendance à faire des économies que du théâtre.» Une protestation qui lui valut une grosse brouille avec des gens du métier trop frileux, ou peut-être simplement inconscients des nécessités du théâtre.
Ironie du sort, lui qui avait toujours défendu le théâtre d’ici, au contraire de ces volées de jeunes premiers qui faisaient les yeux doux à la capitale hexagonale, prit ses cliques et ses claques, dans un grand soupir de ras-le-bol, et s’en retourna à Paris, où il resta 7 ans.
S’ensuivit des aventures tant théâtrales que celles que l’on grave sur pelloche. Au cinéma, son moteur est également la diversité. Ainsi on le voit dans des registres aussi différents que Ripoux contre Ripoux de Zidi ou La Maison assassinée de Lautner. Il revient du côté de chez nous en 1992, à l’appel de Benno Besson qui lui propose de jouer le rôle d’Orgon dans Le Tartuffe de Molière. Le plaisir est là. Et le cœur retrouve sa chaumière dans les théâtres romands, avec entre autres Luc Bondy (En attendant Godot), Joël Jouanneau (Le Banc de touche) et tout dernièrement Jacques Lassalle (Lola, rien d’autre ou La Madone des poubelles), à Vidy.
Interview
Roger Jendly, vous venez de recevoir le Prix de la Fête du Comédien. Que représente cette distinction pour vous?
C’est une distinction qui me fait extrêmement plaisir. Je suis plutôt sauvage, je fuis toujours les mondanités et ne vais jamais aux premières. Alors c’est vraiment une distinction qui me touche, d’autant plus qu’elle vient de chez moi et qu’elle vient d’un jury de gens de théâtre. Une reconnaissance des siens est le plus gratifiant, car le plus difficile à acquérir. Nul n’est prophète en son pays, comme on dit…
Quel genre de comédien êtes-vous?
J’essaie de travailler toujours sur la naïveté. Jouer, c’est faire les choses avec le sérieux d’un enfant qui s’amuse. Pour moi, le théâtre, en dehors d’objectifs politiques, c’est une place de jeu, le préau d’une école. Il ne s’agit que de jeu et de plaisir de jouer. Il faut que ce soit ludique. Je suis fan de BD et de tous les burlesques américains. Quel que soit le personnage, je cherche toujours l’humour qu’il y a dans ces personnages. Je vais toujours vers le burlesque, le ludique, bref le plaisir. Cela dit, je prépare méticuleusement mes textes. J’arrive toujours, quelle que soit la pièce et depuis des années, texte su au rasoir, même si le texte évolue au cours des répétitions, comme avec le Lassalle. Chaque fois que l’on changeait des choses dans l’écriture, je l’assimilais pour le lendemain pour ne plus courir après le texte sur le plateau. Mais je ne fais pas qu’un travail de mémorisation. Chaque fois, un mois avant le début des répétitions, je travaille sur la pièce, en analyse la construction, l’écriture, comment les idées s’articulent… Ainsi, je peux proposer du jeu et de la mise en scène dès la première répétition. J’ai toujours un rapport jeu-metteur en scène dans le concret.
Au théâtre, on doit pouvoir faire comme au cirque, c’est-à-dire, un gros travail de préparation pour qu’après, quand le travail est assimilé, on se sente complètement libre et on ait le plaisir de jouer sur le plateau.
Par rapport au ludique, est-ce que le jeu évolue d’une représentation à l’autre?
C’est propre à chaque comédien. Mais pour moi, ça m’emmerderait de faire 100 représentations d’un spectacle si chaque soir je n’essaie pas d’aller plus loin. Et ça se présente. Je me souviens avec Benno Besson, on faisait une longue tournée, je crois avec Le Tartuffe, ou L’Ecole des Maris. On avait jouer sur une année et demie, et à la toute dernière de la tournée, il nous dit: «J’ai trouvé un truc pour une scène, ce serait intéressant. Allez, on fait un raccord cet après-midi et on l’essaie ce soir devant le public.» Et le soir, c’était la dernière. C’est que comme ça que c’est intéressant, sinon la routine s’installe, la routine, et ça perd de sa spontanéité.
Et justement la mise en scène, vous n’y avez jamais pensé?
Non, on m’a souvent posé la question… Et puis maintenant, des fois, je me dis, pourquoi pas? Mais jusqu’à maintenant je me disais: y a tellement de metteurs en scène médiocres et tellement peu de très très bons metteurs en scène, que je préfère travailler avec de très bons metteurs en scène. J’ai fait une fois une mise en scène avec ma fille qui chantait et Jean-Claude Marais avait fait le décor. J’avais eu du plaisir à faire ça. Peut-être que j’en ferai un jour. Je prépare mes textes en me disant toujours: si je faisais la mise en scène de ce spectacle, comment est-ce que je la ferais? Ce qui permet d’avoir un rapport dialectique et productif tout de suite avec le metteur en scène.
Quand vous êtes parti travailler à Paris, avez-vous trouvé que l’on y appréhendait le théâtre différemment que chez nous?
Oui, parce qu’en France, surtout à Paris, il y a beaucoup plus de pressions, de contraintes, de snobisme. Il y a un parisianisme, un usage des mondanités alors qu’ici on est à l’abri de cela. Y a pas de course ici. Mais c’est aussi une question de choix, et de gens. J’ai travaillé avec Jérôme Savary et Lavelli. Ce sont des gens qui n’ont pas ce côté showbiz. Pour ma part, j’ai toujours évité au maximum les interviews à la télé. L plupart du temps, quand il faut aller promouvoir un film à la télé, je me défile. Je laisse parler les films et je pense que c’est plus intéressant que tout ce que je peux raconter. J’ai toujours essayé de me préserver de toutes les mondanités du showbiz et je me trouve très bien comme ça.
Et justement par rapport au cinéma, est-ce que vous en avez retiré les mêmes satisfactions?
Oui, parce que là aussi c’est une question de choix. Quand je vois tous les réalisateurs avec qui j’ai travaillé (en vrac: Tanner, Soutter, Cazeneuve, Zidi, Lautner...), même en ce qui concerne des réalisateurs dits commerciaux, c’est encore des gens qui ne font pas n’importe quel cinéma commercial. Là je viens de finir un film avec Piccoli, et c’est le 3e film que je fais avec lui comme réalisateur (C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvée, dont la sortie est prévue ce printemps). C’est de nouveau quelqu’un pour qui le théâtre ou le cinéma, s’il est divertissant, doit également susciter la réflexion. Ce qui était la base du Théâtre Populaire Romand, où on privilégiait toujours la réflexion que pouvait susciter le spectacle par rapport à une réalité de notre société.
Dans toutes ces vies que vous avez interprétées, est-ce qu’il y en a une qui vous a fait le plus vibrer?
Y en a tellement! Je disais à Caspary (24 Heures), qui me disait : «vous devez choisir!» Schweyk de Brecht. Mais à vous je pourrais dire plutôt Baal… (rires). Non je ne pourrais pas choisir, parce que c’est la diversité qui est bien. Je m’apparenterais plus aux comédiens italiens, qui changent tout le temps. Et le plus grand compliment qu’on puisse me faire, et qu’on me fait souvent, c’est dire: «Ah c’est vous qui avez joué ça? Ah… je ne vous avais pas reconnu.» Ceci me fait un plaisir immense. C’est pas Roger Jendly devant les personnages. Je m’efface et je peux alors jouer des personnages complètement différents.
On parlait tout à l’heure des combats que vous avez menés à l’époque pour le théâtre, quelles sont encore les améliorations à y apporter?
Lors de la remise du Prix au Grütli, avec Charles Beer et Munier, les deux se sont inscrits dans un combat pour débloquer davantage de subventions. Cela me fait plaisir de voir qu’il y a encore des gens qui se battent au niveau des autorités, mais je me dis aussi: «Putain, en vingt ans, ça a pas beaucoup changé…» En plus maintenant avec toutes les coupes que l’on fait partout dans la culture, je dirais même que c’est un recul. Mais des fois, j’ai aussi l’impression qu’ici on manque de pugnacité, on se contente souvent d’une certaine médiocrité.
Que pensez-vous de la séparation entre les grandes institutions et les petits théâtres?
Je suis pour la diversité. Rochaix voulait radicaliser les choses, qu’il y ait les grandes institutions qui touchent des subventions et que les petites compagnies soient privées. Je trouve cela trop radical. C’est vrai que le saupoudrage, c’est difficile à gérer.Mais le fait de recevoir un peu d’argent peut aussi susciter le désir d’en trouver plus. Donc, pourquoi pas? Quand j’étais juré de la Bourse Migros, il y avait toujours l’attrait de Paris. Alors c’est très bien qu’il y ait beaucoup de théâtres en Suisse romande. Dans le métier, on nous dit souvent qu’il y a trop de comédiens, pas assez de débouchés et qu’il faut absolument décourager les jeunes comédiens. Mais comment voulez-vous que je décourage quelqu’un de faire du théâtre ou du cinéma? Moi qui en ai fait toute ma vie… J’ai gagné ma vie en faisant des choix, j’aurais pu gagner beaucoup plus en faisant plus de spectacles. Mais je me suis contenté de faire ce que j’avais envie de faire. Et je devrais décourager quelqu’un de faire ça? Il faut dire que c’est difficile, qu’il y a peu de débouchés, que pour certains c’est des années de galère… Oui, ça on peut le dire. Mais décourager quelqu’un de faire ce métier, il faudrait être fou! Ce serait malhonnête.
Que gardez-vous comme enseignement de ce métier?
Ça a été à double sens. Y a des pièces de théâtre qui m’ont fait changer de points de vues sur la vie, la société, et des moments de ma vie, par exemple moments d’une vie de couple ou avec les enfants, qui m’ont fait choisir une pièce de théâtre qui traitait de cela. Donc ça a toujours été lié et à double sens. Mais ça m’a surtout appris le plaisir du jeu et à ouvrir les yeux sur le monde.
Anne-Sylvie Sprenger, 29 décembre 2004
Roger Jendly,
A voir du 17 février au 3 avril dans «L’Avare» de Molière au Théâtre des Osses
Ce printemps sur les écrans dans «C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvée» de Michel Piccoli