Les voyages de Sophie
On la retrouve dans un tea-room en train de siroter un cynorhodon, un béret visé sur sa jolie frimousse. Elle nous sourit. Longue chevelure blonde, regard cristallin, Sophie Lukasik pourrait être la petite sœur d’Isabelle Carré. Si vous ne pouvez la manquer cette saison sur les scènes romandes, vous pourriez ne pas la reconnaître. La comédienne s’amuse à craqueler son image de belle vulnérable – éblouissante la saison dernière dans La Mouette de Tchékov –, non par souci, mais par pur plaisir: «J’aime beaucoup être grimée. Déguisée, je retrouve ce côté jouissif de la petite fille.»
Elle aime tant se travestir, qu’elle pousse l’expérience à son extrême l’année passée en tournant dans le téléfilm Homo Sapiens. Sauvageonne préhistorique, brûlure sur le visage, lentilles de couleur différentes: un dépaysement total. Justement, les voyages de Sophie, c’est le théâtre. «Je n’aime pas tellement partir en vacances. J’aime bien rester chez moi, je suis très casanière. Et pourtant, dans les pièces, j’aime partir le plus loin possible et être complètement déboussolée.»
L’immigration, Sophie Lukasik connaît. Née à Grenoble, d’un père Polonais et d’une mère pied-noir, la petite fille pose finalement ses valises à Neuchâtel. Et prend goût à s’expatrier dans d’autres existences: «Pour moi, jouer, c’est mettre sa propre vie en vacances. Je me mets à la porte, mets la clé sous le paillasson et c’est quelqu’un d’autre qui rentre.»
Une irrésistible envie d’évasion qui s’impose dès le plus jeune âge comme une évidence. «J’avais besoin de montrer que j’étais là, que j’existais. Je jouais devant la glace ou organisais des spectacles avec d’autres enfants. C’était comme s’il fallait mettre à tout prix un couvercle sur une timidité énorme, cachée sous une apparence extravertie.»
Impatiente, l’étudiante au Conservatoire dramatique de Lausanne se laisse happée par le tourbillon de la vie professionnelle. Des projets se présentent dès 1993, elle est décidée à ne pas laisser filer sa chance. Son diplôme sera la scène.
Si elle tourne dans quelques téléfilms, elle ne jure que par le théâtre: «J’aime l’éphémère, l’idée qu’il n’y ait pas qu’une vérité figée, mais que chacun reparte avec sa vérité et ses images à lui. Et qu’il ne reste rien.» Ses yeux d’enfant espiègle s’illuminent d’un coup: «J’aime bien quand il n’y a pas de trace, c’est comme un secret.» Un goût du mystère que l’on retrouve dans ses préférences littéraires. «J’aime ce qui est dissonant, quand on a la sensation de perdre pied.» Elle sourit à travers quelques mèches rebelles et reprend une gorgée de thé. Plus secrète qu’elle n’y paraît.
Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo, 10 février 2005
Le Retour de Harold Pinter
Théâtre du Grütli, Genève
Jusqu’au 20 février
Photo: © Comedien.ch